Sur les traces des premiers Camisards

Cévennes, France

02 Août 2013 - 16 Comments - by RUNTHEPLANET

Sur les traces des premiers Camisards

Cévennes, France

02 Août 2013 - 16 Comments - by RUNTHEPLANET

Hameau de Cassagnas. 24 juillet 2013. 6h30 du matin. Le soleil se lève sur les brumes matinales recouvrant la Mimente. J’ai chaussé mes running, fait les pleins d’eau car une cinquantaine de kilomètres m’attendent. Je suis seul. Mais je sais que je ne vais l’être longtemps : j’attends deux compères, Salomon Couderc et Abraham Mazel. Ils ne devraient pas tarder.

Nous sommes le 24 juillet 2013. J’attends patiemment sous la lanterne d’un commerce encore fermé, assis sur un muret de pierres sèches.

Cassagnas

Les brumes ont envahi la vallée, entre le col de Jalcreste et Barre-des-Cévennes. J’attends encore quelques instants, mes compagnons sont en retard. Pourtant l’heure est grave.

Cassagnas

Étonnant qu’ils soient en retard, je m’inquiète…  la veille, lors de l’assemblée dans les bois de Saint-Julien-d’Arpaon, les détails de l’opération avaient été ressassés plusieurs fois, et il était convenu que l’on devait passer à l’action dans des délais très courts si on voulait que la libération des sept jeunes prisonniers de la maison André ait une chance de réussir. Tout doit être fait pour que le « précis » sorti de la bouche d’Abraham Mazel soit exécuté à la lettre.

Le soleil se lève sur le Bougès. Impossible qu’ils aient renoncé à la dernière minute ! Sept jeunes gens, dont les filles Cestin et Mathes, se dirigeant vers la Suisse pour fuir la répression catholique, ont été capturés sur le chemin et emprisonnés, en attendant d’être condamnés au couvent, aux galères royales, ou envoyés au front.

Cassagnas

Nous sommes le 24 juillet 1702. Deux silhouettes penchées marchaient à grands pas, traversant le hameau de Cassagnas à vive allure. Je m’enfonçai dans l’ombre ; si jamais ce n’étaient pas ceux que j’attendais, mieux valait que personne ne me remarque, nombreux étaient ceux qui auraient pu nous dénoncer à la milice bourgeoise. Mais je me rassurai : ils étaient armés tous deux, l’un d’un mousquet, l’autre d’un sabre : c’était bien Salomon Couderc et Abraham Mazel.

Salomon et Abraham s’approchèrent de moi, je devinai leurs traits dans la lumière de l’aube naissante. Ils étaient tirés. Les hommes avaient présidé des assemblées et marché toute la nuit : ils venaient du Collet-de-Dèze, qui n’est pas tout à côté. Ils avaient dû voyager de nuit, au pas de charge, par le Pendedis, le Malpas, le hameau des Ayres, Saint-André-de-Lancize. Abraham Mazel, celui qui tenait dans sa main son sabre rangé dans son fourreau, ce qui était plus pratique pour la marche rapide que de le laisser battre sur sa cuisse, s’arrêta sous la lanterne. J’aurais juré qu’il me fixait dans les yeux. Mais probablement observait-t-il un point à l’horizon, au bout du chemin… il semblait attendre quelqu’un. Il faut dire qu’à 311 ans de distance, il aurait eu du mal à me voir…

Cassagnas

Bientôt un groupe de sept ou huit hommes apparurent au bout de la rue de Cassagnas. Ils étaient armés eux aussi, de pistolets, hallebardes, faux, rapières, bâtons. Ils nous rejoignirent, puis le petit groupe s’engagea sur le sentier bordé d’herbe humide de rosée. Je leur emboitai le pas. Ils menaient un rythme d’enfer ; il faut dire que ces hommes-là étaient rudement habitués à progresser en montagne, rompus aux marches rapides, familiers des pentes. Le dénivelé était leur quotidien. Je trottinai derrière eux tandis qu’on se dirigeait vers le Bougès.

Cassagnas

Salomon Couderc, juste devant moi, ralentit le rythme et posa la crosse de son mousquet à terre, s’appuyant sur le canon afin de reprendre son souffle. Je me portai à sa hauteur, observant sa chemise élimée, son pantalon en piteux état et ses chausses en cuir bouilli. Il portait une besace en bandoulière. Quand il relèva son front de ses avant-bras, je remarquai une barbe de quelques jours ; des cernes sombres soulignaient son regard noir, la nuit avait été longue et il semblait avoir besoin de sommeil. Il me regarda à son tour. Il ne pouvait pas me voir, et pourtant j’aurais juré qu’il me dévisageait, qu’il considérait avec curiosité mon t-shirt du CTC, mon cuissard moulant ridicule et mes salomon rouge-vif. A voir ses sourcils marquer une moue dubitative, je senti bien que je détonnais.

Les dix hommes repartirent de plus belle dans la fraicheur du matin. Direction le Col du Poulio.

Cassagnas

Nous fendions les champs de fougères ; le soleil montait doucement dans le ciel aussi il fallait hâter le pas avant les grosses chaleurs : il fallait atteindre les hauteurs du Bougès, gagner la fraîcheur de l’altitude et de l’ombre des sous-bois afin de pouvoir dormir un peu, histoire de récupérer avant le rendez-vous du soir et des évènements qui allaient nécessairement s’accélérer…

Cassagnas

Nous croisâmes quelques moutons au Col de la Planette, avant de bifurquer vers los Tres Faus. Les dix hommes maintenaient un rythme difficile à suivre, il fallait être sacrément entraîné ! À écouter leurs courtes conversations je compris que leur assemblée de la veille, à Champmaurel, avait été interrompue par l’arrivée inopinée des soldats du roi et que tout s’était terminé en véritable débandade, ce qui expliquait leur faible nombre malgré les « ordres reçus de l’Esprit », ainsi que la vitesse à laquelle ils progressaient pour éviter d’être suivis.

Col de la Planette

Los Tres Faus.

Col de la Planette

Le lieu dit Los Tres Faus, qui signifie les Trois Fayards, ou les trois hêtres, se situe à l’embouchure du ravin du Sistre. En ce 24 juillet 1702, trois énormes hêtres se tenaient juste sous le signal du Bougès. C’est là que s’étaient donnés rendez-vous les Cévenols. Nous parvînmes finalement aux Tres Faus. Une vingtaine d’hommes s’y tenaient déjà : Pierre Séguier, dit Esprit, Jean Rampon et leurs frères de Vieljouvès. Ils étaient là, armés aussi d’armes sommaires, celles des paysans, comme les faux ou les haches, ou celles des gardiens de chèvres et cardeurs de laine comme les tricots (gourdins). Heureusement dans le groupe il y avait aussi d’anciens soldats, comme Gédéon Laporte ou Joanny et ils avaient emmené avec eux quelques armes à feu et hallebardes. Ils étaient tous là, devant mes yeux clignant sous le soleil.

Los Tres Faus

Nous sommes le 24 juillet 2013. Les trois fayards ont disparu lors des coupées de 1909 mais aujourd’hui on peut observer trois rejets de hêtre. Trois énormes cépées, incongrues dans cette forêt replantée de résineux, s’insurgeant comme leurs ancêtres, rejaillissant du passé comme un souvenir rebelle, impossible à oublier. Une renaissance, un écho de la révolte camisarde qui ne se taira jamais.

Los Tres Faus

Nous sommes le 24 juillet 1702. L’après-midi tirait à sa fin ; les hommes s’étaient reposés, d’autres étaient arrivés comme Jacques Courderc, David Mazauric et leurs frères de Moissac, montés jusques là via Plan de Fontmort et le mont Mars. Au total, une cinquantaine d’hommes avaient répondu à l’appel. À l’appel du prophète Abraham Mazel, mais celui-ci ayant reçu ses ordres de Dieu, c’est en fin de compte à Dieu qu’ils obéissaient tous. Ils prièrent, firent l’inventaire de leurs armes, discutèrent. Un vent de doute commençait d’ailleurs à circuler dans les rangs : ce n’étaient pas des soldats mais pour la plupart des hommes de la terre, et libérer des prisonniers était risqué. Il y avait des hommes de la milice qui les gardaient, et un coup de fusil était vite parti. Beaucoup avaient peur de passer à l’acte. Jacques Couderc était un ancien prisonnier de l’Abbé du Chaila, évadé à peine un mois plus tôt. Il témoigna des terribles conditions de détention et donna de précieuses indications sur les accès à la maison André. Pierre Esprit Séguier rappela les évènements cruels qui se succédèrent dans les vallées cévenoles depuis que du Chaila était arrivé dans les Cévennes.

Les hommes s’allongèrent à l’ombre des arbres et des rochers, prêtant l’oreille aux récits des sombres histoires qui ont remué alors jusqu’aux valats cévenols les plus reculés, engendrant rancoeurs, haines, peurs, rejets, objections, puis désobéissances, rebellions, insurrections, et bientôt… la guerre.

Los Tres Faus

L’abbé du Chaila avait été nommé Inspecteur des missions en Cévennes seize ans plus tôt. C’était « l’instrument administratif et policier chargé de la surveillance et de la répression », c’est-à-dire l’agent des conversions forcées. Qui parmi eux ne connaissait pas un frère ou une soeur, un ami, un parent, décédé, emprisonné, mourant à petit feu aux galères ou pourrissant sur pied dans la Tour de Constance d’Aigues-Mortes, pour cause de religion ? Dans ce pays, en ce temps-là, c’est-à-dire depuis la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 les huguenots avaient perdu la liberté de culte, et ne pouvaient célébrer leurs croyances que du fond des bois ou des grottes, la nuit, en grand secret. Ils avaient l’interdiction, bien sûr, d’émigrer dans les pays du Refuge (Pays-Bas, Angleterre, Suisse…). Si fuir était passible de galère ou de prison à vie, l’aide apportée aux fuyards était jugée encore pire : c’était le gibet.

Ainsi, quand les sept jeunes gens, dont leur guide Jean Massip furent faits prisonniers, chacun savait qu’ils risquaient le pire. Leurs parents, notables, commerçants fortunés à Barre-des-Cévennes, avaient tout fait auprès de l’abbé du Chaila, offrant même des sommes considérables pour leur libération. En pleine foire de Barre, tout le monde avait assisté à l’altercation, aux pleurs des familles, au sourire narquois de l’abbé demeurant intraitable. Celui-ci était resté ferme, fendant la foule avec arrogance, faisant savoir qu’il appliquerait à la lettre les ordonnances royales. En clair, enfermement ad vitam eternam pour les fuyards,  et mise à mort pour leur  guide Jean Massip. Il s’était même payé le luxe de moquer les prédications de Goût du Mazillou qui prophétisait la mort de l’abbé avant la fin juillet : « nous voici pourtant au 22 juillet » disait-il, goguenard…

C’en était assez, il fallait faire quelque chose, et les paroles de l’Esprit, par la bouche des prophètes, allait les lancer à l’action…

Nous redescendîmes des flancs du Bougès, direction Pont-de-Monvert, où sont enfermés les jeunes fuyards, dans les sous-sols humides de la maison André. En passant dans le hameau de Champlong-de-Bougès.

Champlong-de-Bougès

Nous sommes le 24 juillet 1702. Il allait être 21 heures, la nuit tombait ; les cinquante attroupés ont repris courage, écouté les imprécations d’Abraham Mazel : l’Esprit était avec eux, il leur montrait la voie, aussi il n’aurait su leur arriver quoi que ce soit de fâcheux, et quand bien même, c’est Dieu qui l’aurait voulu. Cinquante hommes se déplacaient en groupe, au vu et au su de tous, qui plus est en armes.

Les chemins des Cévennes résonnèrent des psaumes.

Champlong-de-Bougès

Les insurgés prirent pied sur l’Hermet, petit causse empierré.

Cham de l'Hermet

Cham de l'Hermet

Les anciens soldats de la troupe donnèrent leurs derniers conseils militaires. L’opération de libération des prisonniers devait être rapide et parfaite, et sécurisée par des veilleurs. L’arrivée dans le bourg de Pont-de-Monvert fut planifiée dans les moindres détails, ainsi que l’assaut de la maison André. Un mot de passe fut convenu : « Saint-Jean-de-Boutières » au cas où un indésirable se glisserait parmi eux à la faveur de la nuit.

Cham de l'Hermet

Nous sommes le 24 juillet 2013. La Cham de l’Hermet est un petit aperçu des étendues du mont Lozère, plus au nord… Pour être tout à fait rigoureux les cinquantes huguenots qui ont mené leur raid sur Pont-de-Monvert ne sont pas passé par là mais par la piste qui descend dans la forêt, le long du Martinet, qui est aujourd’hui… la départementale D20. Pourquoi se priver d’une belle balade sur les sentiers magnifiques de ce petit plateau ?

Cham de l'Hermet

Cham de l'Hermet

Nous sommes le 24 juillet 1702. Nous arrivâmes en vue de Pont-de-Monvert.

Pont-de-Montvert

Nous nous agenouillâmes pour observer les rues de ce petit village tranquille de 500 âmes dont 470 étaient des nouveaux convertis (des protestants déguisés en catholiques, en somme) donc acquis à leur cause, et une trentaine seulement de vrais catholiques. De notre position, nous détaillâmes les rues et bâtiments. Le pont le plus proche de nous, celui de Roumejon, enjambait le Tarn. Le deuxième était le Pont de Guillou, qui permettait de franchir le Rieumalet. La toute première maison à gauche après le Pont de Guillou était la fameuse maison André. La maison André, alors terrible prison au bénéfice du Roi, était 18 ans plus tôt propriété de Jean André ; celui-ci, notaire royal et bailli, avait refusé de se convertir et préféré « prendre le désert ». Ses biens furent alors saisis, il était passé du statut de richissime à celui de fugitif dépouillé ; on le trahit, il fut arrêté ; refusant de se laisser faire on lui tira une balle à bout portant. Il mit trois jours à agoniser sous les yeux de ses proches pendant lesquels il s’obstina à refuser l’abjuration tant et si bien qu’il mourut dans sa religion. On refusa au début de l’inhumer mais la chaleur les fit changer d’avis et ses proches purent le mettre en terre à l’écart des « terres saintes chrétiennes », c’est-à-dire dans un champ. Dès le dimanche suivant des officiers de St Germain le firent néanmoins déterrer, traîner, et jeter dans un précipice. Je raconte cette histoire pour remettre le nom André à sa place : celle du huguenot insurgé et non celle d’un geôlier royal catholique…

Pont-de-Montvert

On chargea les mousquets ; on versa la poudre dans les bassinets, on alluma les mèches. Je m’étais attendu à ce que ces camisards de la première heure dévalent les pentes en toute hâte et en silence, fondant sur la ville, mais à mon grand étonnement, c’était groupés et sans précipitation que les attroupés descendirent le sentier à quatre de front, en chantant à tue-tête le psaume 51 ! Mes os, ma force et vertu déclinée. Je compris qu’ils souhaitaient avertir les habitants et alerter les prisonniers. Menés par Abraham Mazel, Joany et Jean Couderc au premier rang, nous entrâmes dans Pont-de-Monvert.

Pont-de-Monvert

Nous sommes le 24 juillet 1702. Il faisait nuit. Jean Rampon, l’enfant du pays, emmèna une avant-garde de huit hommes. Fusils en joue, ils traversèrent le premier pont en criant « Courage mes frères ! Tue ! Tue ! Que personne ne sorte sous peine de mort ! » Un coup de fusil fut lâché au passage de la porte du lieutenant de la milice bourgeoise, contraint de rester enfermé. Du coup, entre la détonation et le retentissement du psaume chanté à pleins poitrails, tout le Pont-de-Monvert fut réveillé. Le consul ouvrit sa porte mais un nouveau coup de fusil la lui fit promptement refermer. Des sentinelles se postèrent à tous les carrefours et emplacements stratégiques du bourg. Des coups de feu furent tirés en direction de fenêtres ou portes qui s’entrouvraient. Les consignes données à Tres Faus étaient très claires, l’opération de libération des prisonniers ne devait aucunement être perturbée : on mit en joue la ville entière.

Nous progressâmes jusqu’au deuxième pont. La maison André se tenait juste devant nous.

Maison André

Alors évidemment, elle ne ressemble plus tout à fait à celle de l’époque, dont la facade était d’un tenant, mais la configuration était la même ; l’entrée principale était près du Pont de Guillou, et le jardin attenant, entre la maison et le Rieumalet, était comparable.

– Que demandez-vous, cria l’abbé ?

– Nous demandons les prisonniers de la part de Dieu ! répondit Mazel.

Voyant que rien ne venait, Jouany et Abraham Mazel commencèrent à défoncer la porte avec une hache. Les autres attroupés continuaient à demander la libération des prisonniers, redoublant de cris et de chahut. L’abbé du Chaila finit par prendre peur et céder : il fit libérer les jeunes gens et leur confia la clé de sa porte d’entrée. Les jeunes fuyards sortirent dans la rue ; on les compta. Il en manquait un : Jean Massip, le guide, enfermé à part dans un cachot. Salomon Couderc, Jean Chaptal et quelques autres entrèrent alors dans la maison et montèrent à l’étage pour demander la clé du cachot à l’abbé et à ses gens.

Soudain, je sursautai : un coup de feu avait été tiré à l’intérieur. Des cris retentirent, « Jean ! » entendit-on ; d’autres insurgés s’engouffrèrent dans la maison : au tumulte qui s’ensuivit je compris que des gens étaient passés au fil de l’épée. Deux huguenots ressortirent en soutenant un troisième : c’était Jean Chaptal, qui venait de recevoir une balle en travers du visage, et qui malgré sa mâchoire fracassée, avait encore la force d’expliquer son malheur par une punition pour ses péchés. On l’étendit contre le mur de la maison. Sa blessure avait l’air grave, la balle était ressortie derrière l’oreille. Abraham Mazel était consterné de voir son compagnon ainsi blessé. Il se retira un peu à l’écart et se mit à prier, en compagnie de Pierre Esprit Séguier encore plus retourné que lui. Mazel fut alors comme animé d’une force invisible ; les visions inspirées sont souvent d’une violence étonnante. Mazel retourna alors voir ses compagnons pour leur apprendre qu’il avait été saisi par l’Esprit et que l’ordre lui avait été donné de mettre le feu à la maison André…

Les insurgés firent entrer du bois de chauffage, malgré les coups de feu tirés de l’étage, et bientôt une flamme s’éleva avec force, perçant jusqu’au toit. On entendit Jean Massip, toujours enfermé dans son cachot, hurler de toutes ses forces. Des hommes se précipitèrent à son secours et finirent par le libérer en perçant un mur. Les insurgés se congratulèrent, on emmena les prisonniers à l’abri tandis que le vrombissement des flammes devenait de plus en plus inquiétant.

Mon regard fut alors attiré par un mouvement dans l’ombre de la façade : profitant du relâchement de la vigilance causé par le succès de l’opération, l’abbé du Chaila et ses trois compagnons avaient noué des draps aux fenêtres et entamé leur descente vers le jardin. Bien entendu, l’abbé avait envoyé en premier l’un de ses hommes non par abnégation mais pour tester la solidité de la corde… Alors que l’abbé se mettait à descendre laborieusement à son tour, Abraham Mazel repéra son manège et donna l’alerte : des tireurs se postèrent le long du parapet du Pont de Guillou et mirent en joue l’abbé en chemise de nuit. Un coup de feu partit ; l’ecclésiastique  touché à la cuisse lâcha prise et s’affala dans le jardin près de ses compagnons tapis sur le sol. Ceux-ci s’éparpillèrent en tous sens, certains se jetant à la rivière. Des coups de fusil les arrêtèrent dans leur fuite. Ce fut alors que le toit de la maison s’effondra dans un fracas de poutres fracassées, d’étincelles et d’explosions de flammes. La lumière intense qui illumina tout Pont-de-Monvert et les collines environnantes éclaira aussi le corps désarticulé de l’abbé qui rampait laborieusement se mettre à l’abri au fond du jardin. On alla le chercher et on l’amena sur le pont.

– Vous savez, Messieurs, essaya-t-il, que Dieu défend le meurtre.

Jean Couderc le coupa et lui dit en substance que par ceux qu’il avait fait pendre, rouer ou envoyer aux galères ou en exil, ou bien fait périr de misères et de souffrances, qu’ils étaient tous envoyés ici pour lui faire répondre de ses oeuvres. Dieu défend le meurtre, mais quand Dieu ordonne, ce n’en est plus un, en somme.

– Si vous me laissez aller, bredouilla du Chaila, je vous jure que je ne vous persécuterai plus, je me retirerai dans mon château, je ne me mêlerai plus jamais d’affaire de religion !

– Priez Dieu, plutôt, lui dit un autre. Pour vos péchés et les cruautés que vous avez exercées contre ses enfants !

Mais l’abbé, au lieu de prier, continuait à supplier ses détracteurs, prêt à tout promettre pour avoir la vie sauve. Las, Pierre Esprit Séguier s’approcha sans un mot, tira son sabre et lui asséna un coup si gigantesque en travers de la tête que la lame, après l’avoir fendue, sauta en l’air. Jouany dégaina son sabre à son tour et fit de même. La lame brisée vola dans les airs comme la première. Puis beaucoup s’avancèrent voulant avoir leur tour et lardèrent le corps sans vie de l’abbé de coups de baïonnette, de pique et de hallebarde…

Nous sommes le 24 juillet 1702, il est 23 heures.

[floatquote]Abraham Mazel[/floatquote]Ainsi finit la vie de ce cruel persécuteur, qui fut le signal et le commencement de la guerre des Cévennes qui a tant fait de bruit dans le monde.

Il était alors temps de soigner Jean Chaptal, blessé gravement au visage par une balle de mousqueton. On envoya chercher un chirurgien du lieu, mais celui-ci était absent. Alors on défonça sa boutique pour emporter drogues et médicaments. La nuit s’avançait ; comme personne n’avait mangé depuis longtemps, ils se firent apporter de la nourriture dans la rue, et chantent des psaumes le restant de la nuit en divers points de la ville. Mais tout n’était pas terminé. L’abbé était mort, mais il restait son acolyte, Joseph Reversat, le prêtre de Frutgères dont le zèle à fustiger les huguenots valait bien celui de du Chaila. Ainsi, à l’aube naissante, deux petits groupes prirent deux directions différentes. Le premier, d’une vingtaine environ, composé d’hommes refusant de participer à un deuxième assassinat, du guide Massip et de cinq prisonniers libérés, prit la direction du Bougès. Le deuxième, d’une trentaine de combattants résolus et de deux des prisonniers, ainsi que du blessé Jean Chaptal, prennent la direction de Frutgères.

Nous sommes le 25 juillet 1702. Le soleil était déjà bien levé tandis que nous foulions les sentiers de la colline de la Barte. Notre vitesse était ridicule car Jean Chaptal éprouvait de grandes difficultés à se déplacer. Il faut dire qu’il avait perdu beaucoup de sang avant qu’on puisse le bander, et des douleurs violentes l’obligeaient à reprendre son souffle tous les cinq ou dix pas. Ils allaient se faire reprendre, c’est sûr ! Du coup les insurgés hâtèrent le pas, laissant une arrière-garde de dix hommes pour soutenir le blessé. Je restai avec eux, subjugué par le courage de ce Chaptal qui, le visage troué de part en part, voulait jusqu’au bout accomplir les volontés de Dieu.

Barte

Soudain, on entendit le charivari d’un cheval lancé au triple galop ; on se cacha derrière les rochers et quand notre poursuivant arriva à notre niveau, ce fut un jeu d’enfant que de l’intercepter. Ils confisquèrent son cheval, véritable aubaine pour Jean Chaptal qui put le monter et notre petit groupe pu alors se précipiter pour rejoindre l’avant-garde des camisards…

Frutgères

Nous ne les rattrapâmes pas avant Frutgères. Ils s’étaient déjà lancés à l’assaut de l’église.

Frutgères

Le prêtre Joseph Reversat réagit étonnamment vite : il sauta par la fenêtre, traversa les rangs des camisards surpris et s’enfonça dans un champ de seigle. C’en fut presque comique : les épis faisaient un mètre de hauteur et le curé n’eut pas eu le temps de retirer sa soutane ; il faisait des sauts de cabri tout en relevant de ses deux mains le bas de son vêtement noir. Deux coups de feu détonnèrent, l’un d’eux fit mouche. Le prêtre fut projeté en avant comme si un coup formidable l’avait frappé dans le dos. Il se relèva néanmoins, tituba, poursuivant sa course clopin-clopan jusqu’à l’extrémité du champ. Mais trois insurgés s’étaient déjà lancés à sa poursuite. Trois camisards, en chemise justement, tracèrent trois sillons dans le seigle, trois sillages rectilignes convergeant vers une cible en noir. Trois loups blancs se précipitaient sur leur proie blessée qui justement s’effondra. Des couteaux brillèrent dans le soleil et s’abattirent, encore et encore. Quand ils se relevèrent, abandonnant un cratère de seigle couché, celui-ci, doré et prêt à être ramassé, était éclaboussé de sang. En son centre, le corps sans vie de l’homme d’église. On le fouilla, on trouva sur lui une lettre destinée à l’abbé du Chaila, dénonçant des paroissiens de sa commune. Cette lettre tombait bien : on avait eu bien raison d’ôter la vie à cet homme !

Puis les huguenots entrèrent dans l’église, renversèrent l’autel, brisèrent les images et tous les objets qui pour eux, adeptes de la religion du livre, n’étaient en fin de compte qu’idolâtrie. Le presbytère fut brûlé, et le corps du curé jeté dans les flammes. Il est certain que les huguenots souffrirent pendant plusieurs années du zèle de certains ecclésiastiques, mais assis là à contempler les flammes grignoter la maison du curé et menacer les toits de paille des maisons voisines, à observer la sauvagerie de mes compagnons de sentiers lancés dans une course au meurtre, je commençais à avoir du mal à les affranchir. Et même à simplement les comprendre.

Frutgères

Libérer les huit jeunes gens qui n’aspiraient qu’à fuir la répression pour pouvoir exercer leur culte en toute liberté, et qui risquaient leur vie pour cela, je pouvais le comprendre, pensais-je tandis que les camisards rassemblaient leurs affaires, passant leur fusil à l’épaule. Mais se lancer dans une vaste diagonale cévenole où chaque étape était ponctuée d’un assassinat, rien ne le justifiait. J’ajustai mon camelbag sur mon dos, aspirant une gorgée chaude, et emboitai le pas à la troupe dépenaillée.

Mais celle-ci avait décidé de prendre la direction de Saint-Maurice-de-Ventalon, à quelques kilomètres de là, afin de donner une leçon à un autre prieur zélé. Très peu pour moi. Je préfèrai continuer seul vers le mont Lozère, quitte à retrouver mes compagnons plus tard, car ils projetaient ensuite de gagner l’abri de « la montagne de Lozère » afin de se reposer, loin des regards indiscrets et de la milice bourgeoise très probablement déjà lancée à leurs trousses.

Nous sommes le 24 juillet 2013. J’emprunte un sentier qui part à l’assaut de la grande montagne libérée de ses neiges.

Mt Lozère

L’ascension vers le mont Lozère est aisée, car Frutgères étant déjà à une altitude de 1000m, il ne reste que 300m à monter… Et j’arrive assez vite sur les bords du Tarn.

Tarn

Ce petit sentier serpentant le long du cours d’eau qui prend sa source non loin de là me rafraîchit l’esprit. Et le corps. Trottiner seul dans le silence, loin du tumulte de ce 18ème siècle naissant, me permet de réfléchir à ces évènements survenus il y a 311 ans… J’ai toujours pensé que les camisards étaient le fer de lance d’un peuple opprimé, celui des protestants, qui avaient subi le joug d’une église dure et intraitable, qui allait chercher ses ouailles dans les rues, ramenant les brebis qui manquaient d’assiduité dans l’église à coup de gifles publiques ou de coups de bâton. Une église, ou plutôt un Roi qui interdisait le culte, vidant les temples, punissant les familles chez qui on trouvait le livre. Du coup les fidèles réformés devaient se réunir la nuit, dans les forêts, leurs prières souvent interrompues par les charges des cavaliers de la milice. Brimades, harcèlement, oppression… On sait où cela mène : la persécution engendre l’insurrection, qui amène le châtiment. Celui-ci encourage la révolte, qui entraîne les représailles, puis la guerre. C’est cousu de fil blanc, dans tous les pays du monde depuis des milliers d’années c’est le même schéma qui s’applique ; on ne badine pas avec Dieu.

Tarn

Mais en suivant ces évènements de près, dans les lieux précis où ils se sont déroulés, mes convictions se sont un peu ébranlées : que penser du point de vue opposé ? Qu’ont pu ressentir ces familles catholiques, pas toujours majoritaires dans ces villages, quand une bande armée est descendue des montagnes, chantant comme des aliénés, tuant, incendiant sauvagement ? Car c’est un peu la particularité de cet étrange conflit : les camisards étaient des inspirés. Ils obéissaient à l’Esprit qui dictait ses intentions. Quand ils sont descendus sur Pont-de-Montvert en chantant des psaumes, ce qui pouvait sembler incompréhensible aux catholiques qui du coup ont riposté contre une menace inexplicable, ils ont obéi aux prophètes qui avaient des visions : l’inspiration a guidé leurs pas dès les premiers instants de cette guerre, et ainsi allait-il en être pendant les terribles années à venir. Pour ces premiers camisards, lancés dans leur raid punitif, tout est miracle ! Là est la clé du mystère : la foi immense de ces hommes allait annihiler toute modération dans leurs actes. Et soulever tout un pays.

Tout à mes pensées, je suis doucement redescendu du Lozère et j’arrive au hameau de l’Aubaret.

Aubaret

Nous sommes le 25 juillet 1702. Mes compagnons camisards étaient déjà là. Ils étaient remontés de Saint-Maurice-de-Ventalon où d’ailleurs ils avaient laissé filer le curé, signe qu’ils n’étaient pas si assoiffés de sang que cela, et s’étaient arrêtés sous un chêne pour se restaurer. Ils sortirent de leur besace des oignons doux, des miches de pain et allèrent remplir leurs gourdes au ruisseau voisin. Je fis de même avec mon camelbag et engouffrai une barre de céréales.

Aubaret

Ils avaient décidé de monter sur le mont Lozère pour y chercher refuge. Pierre Vignes, originaire de Salarials, et surtout Jouany, de Concoules, connaissaient parfaitement les lieux et plaidèrent pour aller se cacher dans les bois du Fau-des-Armes, car on les avait avertis qu’une compagnie de 26 hommes armés et montés était d’ores-et-déjà lancée à leurs trousses. Comble de l’ironie, la forêt du Fau-des-Armes contenait des arbres si grand que c’était là que le Roi faisait couper des troncs pour ses vaisseaux… Jouany voulait même se rendre ensuite à Concoules, près de Génolhac, là où on l’on redescend du mont Lozère comme une pierre dégringole car la pente y est prononcée.

Bref, ils ramassèrent leurs affaires sans tarder, ajustèrent leurs armes et se levèrent pour partir. J’endossai mon sac ; j’allais râler sous ma nouvelle charge d’un litre et demi d’eau qui allait me scier les épaules quand j’observai Pierre Nouvel empoigner son mousquet et le jeter à l’épaule comme s’il était en paille. Un fusil de bois et de métal qui pesait bien dans les dix kilos…

La petite troupe se mit en route ; je restai là, près de mon champ, à les regarder partir, gravissant la pente au pas de course. Le camisard est un traileur avec trois siècles d’avance. Un véritable coureur de la montagne…

Aubaret

Nous sommes le 24 juillet 2013. Je repars dans la direction opposée de celle des camisards, c’est-à-dire vers le sud. En fait, j’emprunte peu ou prou la même draille qu’eux mais en sens inverse, celle qui mène au Plo de la Nassette.

Plo de l'Estrade

Comme ils ne sont plus avec moi, je ne m’attarde pas à Saint-Maurice-de-Ventalon, et me hâte de gravir les 1350m du Signal de Ventalon, jadis utilisé pour allumer des feux et donner l’alerte de sommet en sommet à travers toute la région. La pente est forte, nous sommes en plein soleil, il fait dans les 30° malgré l’altitude. Mais je me hâte, car je pense que je vais retrouver bientôt mes camarades qui sont revenus dans la région après leur passage sur le Lozère…

Signal de Ventalon

Nous sommes le 26 juillet 1702. Les camisards étaient assis là, sur la crête après avoir franchi le Col de Malpertus. Ils attendaient, fatigués. Entre temps, après avoir erré sur le mont Lozère ils étaient bien descendus sur Concoules, donc, village catholique, se faisant passer pour des miliciens à la recherche des camisards meurtriers (tous les moyens étaient bons et ils ont souvent usé de ce stratagème) pour y passer la nuit et s’y restaurer, avant de décider de revenir sur leurs terres… Les voilà donc de retour en ce 26 juillet, pendant qu’en ce moment même on enterrait l’abbé du Chaila à St-Germain-de-Calberte. Que comptaient-ils faire ? Rentrer chez eux ? Pas du tout… l’histoire n’était pas terminée : ils voulaient régler le compte de Jean Boissonnade, probablement le curé le plus détesté de toute la région. Si vous ne vouliez pas vous rendre à la messe, il vous cassait le bras d’un coup de bâton… Ils voulaient donc se rendre à Saint-André-de-Lancize, non loin de là, pour le retrouver… Très peu pour moi. Je les aurais bien suivis là-bas, et peut-être le ferai-je un autre jour, mais avec près de 50km dans les pattes, je jetai l’éponge. Je ne suis qu’un traileur, pas un camisard.

Je les regardai repartir, plus remontés et inspirés que jamais. J’observai Abraham Mazel,  Pierre Séguier,  Jean Nouvel,  Jouany,  Salomon Couderc et tous les autres, aller au bout de leur action, obéissant sans faille à l’Esprit. C’était la dernière fois que j’allai les voir.

Nous sommes le 24 juillet 2013. Je m’assieds sur un cairn, seul, sirotant mon eau de rivière.

Col des Tours

Qu’est-il arrivé ensuite ? Pour faire court, car vous m’avez assez lu, ils sont bien arrivés à Saint-André-de-Lancize, où Jean Boissonnade, le terrible curé, les attendait du haut de son clocher avec provisions et munitions. Blessé, il préféra en fin de compte se jeter du haut de sa cachette plutôt que d’être pris. Le lendemain, le 28 juillet, ils se rendirent au château de la Devèze, place forte catholique, pour y trouver des armes voire des prêtres y ayant cherché refuge. Jacques Couderc demanda des armes au maître des lieux qui à la place l’abattit d’un coup de fusil à bout portant. En représailles, le château fut incendié, ses gens tués. C’est sur le retour du château de la Devèze que les choses se gâtèrent. La petite troupe, après avoir enterré leur ami Couderc, firent halte au Plan de Fontmort qui, bien qu’aujourd’hui assez boisé, était à l’époque un terrain à découvert. Or, pendant leur mise à sac du château de la Devèze, un personnage hors du commun avait fait son entrée sur la scène cévenole : le capitaine Poul, alors en quartier à Valleraugue, s’était avancé vers Barre avec sa compagnie de fusiliers. Mis au courant que la trentaine d’insurgés rodait dans les environs de la Devèze, il piquait des deux pour essayer de les rattraper, si pressé qu’il distançait ses propres hommes.

Le capitaine Poul était un géant par sa taille, à la mine belliqueuse, à la voix enrouée et autoritaire qui portait comme un coup de canon. Il avait servi en Allemagne, en Hongrie, coupant la tête des chefs de guerre, et ramené d’Arménie, outre une énorme moustache qui lui barrait son visage buriné, un sabre d’une taille formidable qu’il maniait avec ses grands bras démesurés. Un véritable chien de guerre.

Quand les camisards le virent arriver au galop, ils se levèrent d’un seul tenant et attrapèrent leurs armes. Ils s’alignèrent bonnement. Pierre Séguier lui lança : « Tu n’as qu’à continuer à t’avancer si tu l’oses ! » Devant cette ligne de front de trente hommes armés qui le mettaient en joue, n’importe qui aurait fait demi-tour, ou au mieux attendu le reste de ses soldats. Mais pas le capitaine Poul : dégainant son sabre gigantesque qu’il fit tournoyer au-dessus de sa tête dans un vrombissement saisissant, il lança son cheval au triple galop et fondit sur la troupe qui, surprise, perdit un instant le contrôle. Un coup de feu partit, puis un deuxième, un autre et un autre encore, mais le capitaine Poul semblait éviter les balles. On tira, tira, mais c’était comme si rien d’autre ne sortait des canons que de la pétarade et de la fumée. Alors il y eut un flottement dans les rangs camisards. La tension qui gardait tendue la ligne de défense se relâcha ; celle-ci mollit, puis céda. Pierre Séguier le premier lâcha son fusil et s’enfuit. Ses voisins suivirent son exemple et tous finirent par s’éparpiller comme une volée de moineaux. Poul passa entre les camisards comme un couteau chauffé à blanc traverse une motte de beurre. Son sabre s’abattit plusieurs fois, des hommes tombèrent. Pierre Nouvel s’effondra. La plupart des insurgés purent se réfugier dans un petit bois attenant et réussirent à s’échapper. Pierre Nouvel, blessé, fut fait prisonnier. Six heures plus tard, alors qu’ils allaient quitter les lieux, les soldats découvrirent Pierre Séguier caché sous un genêt. Il fut fait prisonnier à son tour.

Je quitte l’assise de mon cairn. Je descends doucement vers le col de Jalcreste. Là, je prendrai vers l’ouest pour rejoindre Cassagnas non loin de là.

Col de Jalcreste

Je ferme les yeux.

Nous sommes le 11 août 1702, à Pont-de-Montvert.

Pont-de-Montvert

Le jugement fut lu par les commissaires. « Nous déclarons le dit Pierre Séguier dit Esprit atteint et convaincu de crimes, d’assassinats prémédités, vols, incendies, sacrilèges avec effraction et d’attroupements illicites avec port d’armes et le condamnons à réciter à genoux la liste de ses sacrilèges, à avoir le poing coupé puis à être brûlé vif sur la place de Pont-de-Montvert, et à ce que ses cendres soient dispersées par le vent. »

Dès qu’on lui eut coupé le poing droit, il présenta le gauche en lâchant dans une grimace : « Allez-y, rassasiez-vous… » Le bourreau lui répondit explicitement que la sentence ne le demandait pas. Puis on alluma le bûcher. Dans les semaines et mois qui suivirent, les Cévennes bruissèrent des échos de sa belle mort ; on raconta qu’il mourut en chantant le psaume 69 Sauve-moi ô éternel… et qu’il prédit dans une ultime vision de l’Esprit que la place même où il allait mourir serait emportée par les eaux… Et il rendit l’âme, à quelques mètres de l’endroit où périt sous sa main l’abbé du Chaila. La dite place, en passant, a bien été recouverte par les eaux dans un brusque débordement du Tarn quelques années plus tard…

J’ouvre les yeux. J’ai fait quelques kilomètres. Il m’en reste peu, et tant encore à raconter…

Je continue mon chemin et referme les yeux.

Nous sommes le 12 août 1702. Château de la Devèze.

Pierre Nouvel, le crâne bandé avec des pansements infectés, arriva en piteux état, affaibli par la terrible blessure que le capitaine Poul lui avait infligée.

« Nous, commissaires du présidial de Nîmes, condamnons ledit Pierre Nouvel à faire amende honorable à genoux devant le château de la Devèze puis à être rompu vif après quoi son corps sera brûlé et dispersé aux quatre vents. »

Tandis que les coups de barre de fer de l’exécuteur brisait tous les membres de son corps, mêlant chair, moelle et os en le gardant vivant le plus longtemps possible, le capucin qui l’accompagnait dans la mort réussit à le convertir à la religion apostolique et romaine. Personne ne lui en voudra.

J’ouvre les yeux.

J’arrive à Cassagnas, début de mon périple. Avant de terminer, je suis sûr que vous voudrez savoir ce qu’il est advenu des autres n’est-ce-pas ? Et des prisonniers libérés de la maison André ? Après tout c’est à cause d’eux que tout a commencé.

Etienne Baume, tailleur. Il rejoignit la première troupe camisarde et mourut au combat fin 1702.

Jean Planque, tailleur. Il rejoignit cette même troupe. Fait prisonnier, il fut condamné aux galères en 1703.

Les filles Cestin et Mathe réussirent finalement à rejoindre la Suisse.

Jean Massip, le guide, réussira aussi à se rendre à Lausanne où il décèdera en 1743, à l’âge de 72 ans…

Et les autres ?

Salomon Couderc, paysan. Arrêté et brûlé vif en 1706.

Jean Rampon, cardeur de laine. Condamné aux galères en 1702, libéré en 1716. Mourut en 1736 à Berne.

Nicolas Jean dit Jouany, soldat. Tué près de Genolhac en 1711.

Abraham Mazel, peigneur de laine. Tué près d’Uzès en 1710.

Ces évènements qui ont ensanglanté quelques jours durant les vallées cévenoles entre le Bougès et le mont Lozère allaient être l’étincelle qui allait mettre le feu à la poudrière. Les Cévennes sont terres de résistance, les troupes royales allaient en faire l’expérience.

[floatquote]David-Augustin Brueys, Histoire du Fanatisme de notre temps. 1709[/floatquote]Ce fut au Pont-de-Montvert qu’on vit luire la première étincelle de cet embrasement qui se répandit en même temps de tous côtés avec tant de rapidité, qu’il fut impossible d’en arrêter le cours et qu’il devint ensuite une guerre ouverte.

Allaient s’en suivre des années d’escarmouches, de coups de force, d’attaques éclair mais aussi de batailles rangées, durant lesquelles quelques centaines de camisards, chantant des psaumes, allaient mettre en déroute des milliers de dragons du Roi aguerris. On allait assister à une guerre terrible qui allait voir des boulangers ou des cardeurs de laine devenir des stratèges surdoués, des paysans redoubler de ruse et d’habileté pour équilibrer voire retourner le combat, des dragons ne sachant plus que faire pour faire taire cette révolte, allant jusqu’à incendier des villages entiers dans ce qui allait s’appeler le grand brûlement des Cévennes… Même l’Angleterre faillit y prendre part. Mais c’est une autre histoire, que je raconterai peut-être le long d’autres sentiers…

J’arrive à ma voiture. Nous sommes le 24 juillet 2013.

Il est possible de se garer à Cassagnas (petit parking) mais le retour du Col de Jalcreste se fait le long de la double voie assez passante. Il vaut mieux se garer à mi-chemin, cela coupe ce passage désagréable en deux parties : une au départ, une à l’arrivée…

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