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Le désert d’Atacama est une vaste étendue de sable et de roches de 200000km² située au nord du Chili, non loin de la frontière bolivienne. Un plateau compris entre 2500m et 4500m d’altitude, comprimé entre la fosse océanique d’Atacama et la Cordillère des Andes. Un vaste abri hyper-aride, protégé de la pluie par des sentinelles volcaniques de plus de 6000m de haut. Un four de 35°C le jour, dégringolant à -5°C la nuit. Le désert. Le vrai. Le plus aride de la planète : 0, 8mm de pluie par an, ce qui n’est atteint nulle part ailleurs dans le monde. (Par comparaison, le Sahara dans sa partie la plus aride en reçoit 50mm par an!)

San Pedro de Atacama. Le rendez-vous des bandits et hors-la-loi. Ah non, on n’est pas au Far West. Mais on s’y croirait dans ce petit village authentique.
Non, San Pedro de Atacama, c’est le rendez-vous des routards, des aventuriers et des surfeurs… Des surfeurs?
Et oui, on surfe à San Pedro… sur les dunes…
Mais heureusement, avec cette population hétéroclite, il y a une église pour ramener les brebis égarées dans le droit chemin.
Le village est niché dans la plaine, au creux d’une oasis. En dehors de cet écrin de verdure et de fraîcheur, c’est le néant minéral et volcanique.
C’est dans cet enfer de sable et de rochers que j’ai choisi d’aller courir 40km en autonomie. 3L de flotte, un peu de nourriture, le matériel nécessaire (appareil photo, kit de survie, balise satellite, gps), bref environ 5kg sur le dos. Par 35°C à 2500m d’altitude. Autant dire que la vitesse de croisière était plutôt sous les 10km/h…
Je commence par une vallée au nom évocateur, histoire de me mettre dans l’ambiance dès le départ : la Valle de la Muerte, Vallée de la Mort. Ou Vallée de Mars. La ressemblance avec la planète Mars est frappante. C’est d’ailleurs par ici que la NASA a testé ses véhicules avant de les envoyer sur Mars.
Un marchien ? Non, ce n’est que mon compagnon « d’infortune »… Un brave chien qui m’a vu quitter le village en courant et qui a dû se dire « chouette on va se marrer »… Il m’a suivi une bonne dizaine de kilomètres malgré mes efforts pour le chasser. Je me voyais déjà partager mon eau avec lui, voire rebrousser chemin pour le ramener dans un endroit moins hostile.
Il m’a suivi ce qu’il a pu, puis a fini par s’arrêter à l’ombre, pas loin d’un 4×4 de surfeurs. Tant mieux, car c’est peu après que j’allais attaquer la partie vraiment désertique.
Je traverse le dernier vestige de civilisation moderne,
Là, pour le coup, c’est le désert. Il n’y a pas grand-chose à voir. Le sol est très mou : c’est du sable légèrement croûté en surface ce qui fait qu’on s’enfonce à chaque pas et que maintenir un pas de course est vite pénible. Le soleil s’est perché sur mes épaules et me souffle dans le cou. L’oxygène est rare et l’air que j’avale est brûlant et sec (environ 10% d’humidité relative).
La traversée dure longtemps, parfois je m’ennuie : comme il n’y a rien à photographier ici je prends des photos de moi… (!)
Puis on arrive enfin à l’entrée d’une autre vallée : la Valle de la Luna.
Il y a autre chose ici que du sable et des rochers : il y a aussi du sel. Partout.
Il y a des millions d’années, avant la poussée de la Cordillère des Andes, tout le plateau d’Atacama était sous les eaux et s’est donc chargé en sel. Ce n’est pas pour rien que nous sommes au coeur de ce que l’on appelle la Cordillera de la Sal. Il y a d’anciennes mines de sel un peu partout, comme celle-ci.
Et partout, d’étranges statues naturelles. Comme tout est en sable, et qu’il pleut très rarement, il suffit d’un caillou, d’une pierre, pour protéger le sable qui est en dessous et « coiffer » une sculpture, comme ici las Tres Marias :
Je suis une piste qui s’enfonce dans la vallée. Comme le soleil descend sur l’horizon, les ombres s’allongent sur un paysage qui va bientôt me sauter au visage.
La Vallée de la Lune. Bon pour moi on est toujours sur Mars. Il y a moins de sable que dans le désert, et j’en profite pour vider mes chaussettes. Le paysage est à couper le souffle. Souvent je dis ça dans mes articles. Mais là, vraiment. J’ai du mal à courir, je m’arrête tout le temps. Je mitraille. Dans toutes les directions la vue est merveilleuse. A chaque fois qu’une ombre s’allonge le paysage change.
Je suis seul sur mon arête. Je suis celle-ci un petit bout de temps, et quand j’arrive à son extrémité, je suis obligé de m’arrêter : je suis arrivé au bord du vide.
Je m’assieds un petit moment. Pas par fatigue, mais par contemplation. Le silence n’est pas profond, il est total. J’hésite à respirer tellement ça fait du bruit. Il n’y a pas de vent. De toutes façons il n’y a pas d’arbre ici, pas de feuilles, donc pas de bruissement. Pas d’oiseaux non plus. Pas de lézards ou de serpents qui pourraient troubler le silence de leurs frottements d’écailles. Pas d’insectes. Pas même un tout petit scarabée qui aurait pu agiter deux ou trois grains de sable. Il n’y a rien ici. Rien que le ciel silencieux, la roche endormie. S’il n’y avait mon coeur qui emplissait mes oreilles, j’aurais pu entendre le soleil glisser derrière l’horizon.
Je remonte mon arête en sens inverse car il est temps de rentrer vers San Pedro : j’ai encore 15km à faire et je n’ai pas de lampe.
En arrivant près de la Grande Dune, surprise :
Des touristes ! Tous venus en 4×4 ou en bus tout terrain pour venir s’agglutiner en grappes sur la même colline pour profiter du coucher de soleil… Je me hâte de dévaler le flanc et trouve en contrebas un petit sentier désert, laissant les « globe-trotters » se battre pour saisir le tout dernier rayon de soleil.

Moi aussi j’ai le mien. Rien que pour moi.

Sous l’oeil de quelques sentinelles, je prends le chemin du retour.
Le soleil est déjà bas. La vallée est dans l’ombre, seul le Licancabur, volcan veillant sur San Pedro, est encore illuminé.
Le paysage est grandiose, je m’arrête une dernière fois pour figer cette vue qui ressemble à une peinture.
Puis la nuit tombe sur moi à 10km du village. Je suis mal car je n’ai pas de frontale. Mais bientôt les étoiles s’allument une à une. Et la lumière revient. Pourquoi se borne-t-on à installer partout des lampadaires pour éclairer la nuit alors qu’il y en a déjà dans le ciel ?
Ah oui j’ai oublié : notre ciel occidental est trop pollué pour laisser les étoiles venir jusqu’à nous. Plusieurs observatoires astronomiques se sont installés là-bas, dont le European Extremely Large Telescope, pour la clarté exceptionnelle du ciel d’Atacama. J’ai couru les dix derniers kilomètres la tête vissée vers le haut. Je n’avais jamais vu autant d’étoiles d’un coup. La Voie Lactée était une traînée de peinture blanche, une éclaboussure de lumière.
Là-bas, on peut courir sans frontale.
Le lendemain, je me lève alors qu’il fait encore nuit. Changement de programme. Au lieu d’aller courir autour des Lagunas de Miscanti, vastes étendues d’eau turquoise au coeur des immensités blanches de sel du Salar, peuplées de flamands roses, je décide de revenir dans la Vallée de la Lune pour le lever du soleil. Le spectacle m’avait trop marqué la veille pour que je n’y retourne. Et il y restait tant de coins que je n’avais encore eu le temps d’explorer…
Pour gagner du temps, j’emprunte un VTT pour m’y rendre, au lieu de me taper les 15 bornes à pied.

Mais quand le soleil pointe son nez, une mauvaise surprise m’attend.

Le ciel est couvert. Il n’y aura pas de lever de soleil sur la Valle de la Luna. Déception. Le mauvais sort continue à s’acharner sur moi… Je distingue même par
moments des rideaux de pluie caresser les flancs du volcan Licancabur. Dans un coin où il pleut en moyenne une fois tous les 6 ans…
Tant pis, les prises de vue seront différentes, originales, voire rarissimes ! En effet, qui peut se vanter d’avoir des photos de l’Atacama sous un ciel plombé ???
Là où la veille il y avait des essaims de touristes agglutinés sur leur caillou chauffé à blanc, le rocher est ce matin désert, glacial, mais silencieux, serein, paisible.
D’en haut, je distingue mon compagnon du jour.
La vallée, totalement déserte, ne s’est pas extirpée de la torpeur de la nuit. Je suis sur une autre planète. Le ciel serait rouge que je n’en aurais pas été étonné plus que ça.
Je redescends de mon perchoir et m’enfonce dans la vallée.
J’ai couru sur Mars. J’ai déjà écrit ça. C’était même le titre d’un article de ce blog. Mais là, pardi, c’était pour de vrai !!!
Le désert d’Atacama est d’ailleurs un régulier terrain d’entraînement pour les robots de la NASA. Souvenez-vous des sondes Viking qui sont parties sur Mars en 1975 et y ont mené des investigations qui se sont révélées négatives. Si ces sondes avaient réalisé leur mission dans l’Atacama, elles n’auraient pas non plus trouvé de traces de vie : les graines semées par le vent meurent dans cette aridité totale. La biologie y est si faible qu’elle est à la limite de mesure des instruments d’aujourd’hui. On a d’ailleurs repéré dans son sol des traces de perchlorate, le même « poison » qui a fait dire aux scientifiques que la vie était impossible sur Mars. Seulement voilà, les dernières expériences menées en Atacama avec le robot Zoe a permis malgré tout de détecter d’infimes traces de vie, donnant de l’espoir de trouver de la vie sur Mars. Expériences qui vont être reprises dans les futures explorations martiennes, et autres…
Je cours au gré des passages, des vallons, des crêtes. Je m’enfonce au hasard, je me perds avec délectation dans ces paysages d’outre-espace.
A tout instant je m’attends à croiser une drôle de créature mais non, il n’y a que moi. Les seules traces que je croise dans cet endroit sont les miennes.
Après J’ai couru sur Mars, voici J’ai couru sur la Lune.
Un peu plus tard, alors que le ciel semble s’éclaircir, je monte sur le dos d’une montagne. Quand j’arrive sur son faîte, le ciel se déchire d’un coup. Lever de rideau sur la vallée, le spectacle est total. Malheureusement une photo ne pourra pas remplacer ce que l’oeil peut embrasser d’un seul coup.
Les ombres encore couchées en travers des sables raccourcissent à vue d’oeil, se retirant sous leur propriétaire. Je reviens vers le coeur de la vallée.
Retour sur la Duna, la Grande Dune, d’où le regard embrasse l’essentiel de la vallée. Dont El Amphiteatro, qui porte bien son nom.
La Duna, vaste pont de sable, relie une falaise à l’autre.
De là-haut, le soleil jouant avec les nuages, le spectacle d’ombres mouvantes est fantastique. C’est comme si la vallée toute entière, jusqu’ici endormie, s’était réveillée et bougeait sous mes pieds.
Une rivière ? Oui… un vestige de rivière. Un lit, déserté depuis longtemps par son eau.
On distingue aussi une mine de sel. Son bâtiment sommaire, pour les mineurs, et la mine proprement dite, en contrebas.
Je quitte mon promontoire, au gré des dunes de sable qui, jouant avec les pierres blanches, me rappellent le ciel étoilé de la veille.
Plusieurs kilomètres plus loin, découvrant l’entrée d’un canyon, je choisis de le suivre.
Le canyon se resserre. Les parois se rapprochent l’une de l’autre. Parfois se rejoignent au-dessus de ma tête, comme une mâchoire minérale.
Bientôt je ne peux plus courir, mes coudes frottant les parois des deux côtés. Puis devant moi le sentier disparaît. Avalé par la montagne.
Que vais-je faire ? Par bonheur j’ai pris une lampe ce matin : j’entre dans le ventre de la montagne. Il s’agit en fait d’une ancienne rivière souterraine dont le boyau, pas plus large qu’un homme, tournoie en tous sens. Bientôt, à force de zigzaguer au coeur de la roche, j’ai perdu tout sens de l’orientation (déjà qu’à l’air libre…)
Je me demande parfois si je ne vais pas trop loin, je ne suis pas spéléo, mais le tunnel ne semble pas se rétrécir, et parfois la lumière passe à travers une faille, comme pour m’inviter à poursuivre…
Enfin, le bout du tunnel.
Et je ressors à l’air libre, dans un paysage de colonnes qui forment un escalier de géants.
J’emprunte les marches gigantesques mais la progression devient difficile car certaines marches sont plutôt… acérées…
Mais d’en haut, la récompense est de taille : la vue embrasse tout le Salar de Atacama.
Je redescends de l’autre côté et retrouve un autre sentier qui m’emmène dans un autre canyon.
Lui aussi tourmenté, bien que plus large, passe sous des pans entiers de montagne.
Il ressort dans les dunes. Il est temps, je dois rentrer…
Je retrouve mon vélo et quitte la vallée par la grande porte.

Les Geysers del Tatio

Petite disgression touristique. Direction l’Altiplano. Littéralement « les hautes plaines », c’est la plus haute région habitée au monde après le plateau du Tibet. Je n’aurai pas le temps d’y courir cette fois-ci, et en plus on est à 4500m d’altitude. Mais quelques photos m’auront donné l’eau à la bouche et motivé pour y retourner.
Là-haut, c’est l’immensité absolue.

La liberté totale, à perte de vue.

Mais pas si désert que dans l’Atacama.

On y croise des vigognes, ou vicugnas, comme ici. Ils se déplacent par groupe en général de 5, appelés harems, constitués d’un mâle, de 2 ou 3 femelles et de leurs rejetons. Le mâle est toujours un peu à l’écart du groupe. Jadis en voie d’extinction à cause de la surchasse (les vigognes étaient recherchées pour leur peau et la finesse extrême de leur toison), elles sont aujourd’hui protégées.

On y croise aussi des lamas, pour la plupart domestiqués.

Et bien sûr, même à 4500m d’altitude, des hommes…
Mais la grande attraction dans le coin reste les geysers.
De l’eau coule sous la surface du sol. Et juste en dessous, comme un feu sous une marmite, de la lave en fusion. Nous sommes dans une région très volcanique. Du coup, l’eau bout à gros bouillons, à près de 100°C…
Impossible de me retenir d’aller me promener dans la vapeur d’eau, surtout qu’il fait dans les -5°C…
Le soleil se lève sur les hauts plateaux, les images parlent d’elles-mêmes.
A voir ces immensités, je me suis promis de monter une petite expé dans le coin pour une prochaine fois, histoire d’aller fouler ces… prairies ?
Il y a encore tellement de spots intéressants là-bas que mes runnings fourmillent déjà !!! Sur www.runtheplanet.fr, les plus belles photos de mon périple, dont beaucoup ne sont pas postées ici…

Never Hesitate - Never Regret

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